Entrevue en Français: Bob Brozman
LE SOLEIL, Quebec, CAN
2000
LANGAGE COMMUN
Jean-François Fortin
Imaginez un sympathique bonhomme tentant de
baragouiner un français qui laisse souvent à désirer. Plus drôle encore :
le journaliste qui lui pose des questions dans un anglais à la limite de
l'acceptable. Ça donne une entrevue complètement folle avec un personnage
qui l'est tout autant : le guitariste Bob Brozman. Ce même Brozman qui
enchante depuis deux ans gens et critiques d'ici par ses performances
éblouissantes à la slide guitar.
D'autant plus intéressant que Québec
constitue des vacances pour lui. Dur à croire d'un homme qui a dirigé l'an
dernier dix-huit artistes provenant de dix pays différents, une expérience
qu'il a qualifiée de difficile mais combien satisfaisante. Toujours des
vacances Québec? « J'admets que l'an dernier, c'était plus ardu. De
toute façon, mes vacances sont entre la première note et la dernière note
que je joue. C'est pareil à chaque fois. »
Difficile de ne pas le croire lorsqu'on
regarde sa feuille de temps relativement chargée d'ici dimanche soir
prochain. Dans les faits, il est le seul artiste à participer à tous les
concerts de la série Los Amigos Especiales, qui regroupe une pléiade
éclectique de musiciens de partout. Ce soir sur la scène Molson Dry,
Brozman sera accompagnée de David Lindlay, qui fut longtemps aux côtés de
Jackson Browne. Par la suite, le tout se poursuivra au Pub Saint-Alexandre
jusqu'à la fin du Festival (sauf vendredi prochain). Debashish Battacharya
et René Lacaille s'ajouteront à cette imposante collection de musiciens
émérites au fil des jours.
Mais revenons à ce multiculturaliste de
Brozman. Faisant fi des frontières, il voyage énormément afin de
participer à toutes sortes de projets avec plusieurs musiciens différents.
Afrique du Sud, Europe, Japon, Australie, tous les continents ont été
visités. Voilà pourquoi Québec peut sembler des vacances. Il se réjouit
d'ailleurs de retrouver Lindlay ici, un musicien qui, comme lui, sait
occuper son temps. « Ça va nous permettre de travailler certains
choses ensemble. » Qui a dit qu'il prenait des vacances?
« Peu de gens peuvent comprendre
l'horaire que je tiens », dit-il en éclatant de rire. Derrière son
talent inné de guitariste et sa barbe de professeur d'université se cache
un rassembleur nouveau genre qui cherche à faire avancer la musique telle
qu'il la conçoit aujourd'hui. Il se décrit d'ailleurs comme une sorte de
« linguiste musical ». « Quand je travaille avec divers
musiciens, c'est mon rôle de comprendre leur culture, leurs capacités,
leurs passions. Je veux être en mesure de permettre l'échange
d'expériences de vie et la création de musique intéressante. » Il
prend en exemple Takashi Hirayasu et Djeli Moussa Diawara, deux artistes
qu'il a réunis sur la même scène récemment à Paris afin de lancer leurs
deux albums... qui paraissaient sur deux étiquettes différentes!
On sent qu'il est profondément attaché aux
gens qu'il côtoie. « Nous sommes une famille de bons musiciens qui
s'aiment bien et qui peuvent créer de bonnes choses ensemble. » Il le
dit lui-même : il adore mettre en relation divers artistes. Comme une
sorte d'ambassadeur musical, il prend le temps d'étudier les gens avec qui
ils travaillent.
Québec la belle
Puisqu'il a beaucoup travaillé lors de ses
deux passages au Festival d'été, les souvenirs que conserve Bob Brozman de
la Vieille Capitale se concentrent davantage vers les gens avec qui il a
travaillé ici... et les bonnes tables. « L'esprit de famille avec les
techniciens de la Place d'Youville était incroyable. La musique que nous
faisions demandait beaucoup au niveau technique, ce qui apporte une
pression supplémentaire. Ce fut toutefois une expérience plaisante. »
Il considère d'ailleurs cette relation allait au-delà du travail.
« C'était super! »
Surtout que les Québécois semblent très
ouverts à ce qu'il fait. Peut-on dire que les Québécois comprennent
davantage la musique de Bob Brozman? Il y met des bémols. « Il n'est
pas nécessaire de tout comprendre pour retirer du plaisir d'une
chanson. » Par contre, ses voyages lui auront fait observer que les
francophones sont plus passionnés pour la musique en général. « C'est
pourquoi j'aime autant jouer à Québec, que ce soit sur les grandes ou les
plus petites scènes. » Même s'il admet que les petites places
permettent des performances plus spontanées, plus sauvages. « C'est
beaucoup plus près de mes racines, confie-t-il. J'ai commencé dans les
pubs mais maintenant, ce sont mes vacances! (rires) »
Musique d'aujourd'hui
Paradoxalement, ce grand producteur écoute
très peu de musique. Il ne consomme pas beaucoup, encore moins celle
d'aujourd'hui. « Je ne suis pas un expert, lance-t-il d'emblée. La
musique d'hier ou d'aujourd'hui a toutefois la même valeur à mes yeux. Il
y en a deux types : la bonne musique et la mauvaise. Ce choix est
personnel. » Il croit d'ailleurs que vous en savez beaucoup plus que
lui sur la musique d'aujourd'hui. Que de compliments!
« Le hip hop est le premier nouveau
rythme depuis longtemps », finit-il par avancer. Très peu enclin des
textes ou de la philosophie qui entoure ce style musical, il dit en
toutefois apprécier l'aspect musical. Selon lui, la meilleure musique
actuelle provient de La Réunion.
Philosophie
« La scène? C'est le seul endroit où je
me sens 100% normal! (rires) » Les choses étranges du quotidien
disparaissent lorsqu'il a une guitare devant lui. Une guitare d'ailleurs
qu'il considère comme une extension de lui-même, tout comme la théorie qui
s'ajoute à une telle figure. « Être musicien, laisse entendre
Brozman, c'est comme si tu étais la dernière personne sur la Terre capable
de parler une langue en particulier. Il existe alors un seul traducteur
pour faire parler tes émotions : les muscles.
« Par exemple, je peux parler allemand pour
faire des courses, me promener en taxi ou me rendre à l'aéroport, mais
pour faire parler ce que je ressens, je n'ai pas le vocabulaire pour le
faire. Les langues ne peuvent traduire entièrement les émotions. »
Trop de gens se contentent selon lui de jouer machinalement des chansons
sans mettre leur âme dans leur jeu.
Mais sa théorie la plus spéciale est sans
doute celle des trois cerveaux. « Lorsque je joue, je dois mettre mon
cerveau intellectuel au neutre afin de laisser la partie des émotions
conduire celle du mouvement. » Bref, ne laissez pas l'intellectuel
intervenir dans la musique.
Le tout décrit dans un schéma largement
intellectuel. Il faut le faire tout de même! Reste à voir si Bob Brozman
met ce qu'il prêche en pratique. Ce soir et pour toute la semaine, vous
pourrez vous-mêmes en prendre connaissance.
Bob Brozman - King of the National Guitar
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